Presse écrite

www.theatre-enfants.com - rubrique «Coup de coeur» [5 Juin 2004 ]

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5 Juin 2004

Rubrique Coups de coeur

Mathieu Lecocq

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L’idée est simple et alléchante, en pleine rue, derrière une façade de six fenêtres (deux rangées de trois fenêtres) d’un quelconque bâtiment adéquat, évoluent et se côtoient deux familles, une par étage.
En haut, c’est une famille de prolos, avec le père ouvrier et cégétiste, la mère constamment attifée en tenue de ménage, gants en plastique et tablier à fleurs, n’ayant de cesse de passer l’aspirateur ou de dépoussiérer les meubles et, enfin, avec le grand père à l’humeur gentiment goguenarde qui ne rechigne jamais sur un petit canon.
En bas, l’atmosphère est tout de suite plus huppée, le père est un homme d’affaire absent et obnubilé par son travail, la mère une chanteuse lyrique qui se languit dans son vaste appartement et sa belle mère une vieille dame ronchonne cachant une bonne dose de douceur.
La pièce commence avec la naissance des enfants, un garçon en haut, une fille en bas, et s’achèvera par la naissance de nouveaux enfants ; le temps pour nous d’apprécier l’épanouissement de deux vies dans cette façade sans repos.

Et on les apprécie diablement tant ce spectacle est jouissif, les marionnettes ne parlent pas ou peu, disent l’essentiel et font mouche (« vieux con » dit la jeune fille amourachée, fraîchement giflée à son père courroucé, « voyou ! » s’écrit la grand mère enfumée par les vapeurs de la mob’ pétaradante du jeune homme), les petits tableaux se succèdent à un rythme soutenu, à peine se remet-on d’une vague de rires, qu’un nouvel événement burlesque agite la vie des deux familles…
Le rire provient ici d’un effet de contraste entre les vies des deux familles, aux déroulements parallèles, pourtant si différents... Il vient aussi, et surtout, de la mise en image d’un certain nombres de clichés qui trouvent aisément échos dans nos vies, dans notre substratum peuplé de boums, de soirées du nouvel an ou de devoirs plus ou moins bien expédiés, que nous soyons vieux comme jeunes, riches comme pauvres…
Ce spectacle joue sur des stéréotypes sans sombrer ni dans la démagogie facile ou une apologie du déterminisme grâce à un humour ravageur, burlesque et une bonne humeur, un plaisir qui détruit toute moquerie facile, ne condamne aucun des personnages et instille, par moment, de la poésie dans le rire.
Il aurait été si aisé de sombrer dans la médiocrité en voulant trop bien se faire entendre par tout le monde, cependant, remarquable fait, pas une fois la bêtise ne l’emporte sur le plaisir.

Cette qualité provient à coup sûr des conditions de création de ce spectacle ; il est né il y a maintenant plus de trois ans, au hasard d’une rencontre d’un groupe d’amis d’enfance dans la maison d’Alain Duverne, le créateur des Guignols de l’Info et d’une flopée d’autres marionnettes plus méconnues, qui avait laissé s’assoupir bon nombre de ses anciennes créations dans le grenier de la dite maison.
Sa fille, Clara Duverne, accompagnée d’un groupe d’amies qui formeront les futures manipulatrices découvrent les joyaux endormis dans le grenier et décident aussitôt qu’il est fort dommage de les laisser ainsi abandonnées. Ainsi, voilà les marionnettes qui se retrouvent à danser et à chanter aux fenêtres d’une façade, sur une musique d’un peu moins de deux minutes. Les spectateurs sont enthousiastes, les connaissances les encouragent à continuer, le groupe décide de créer une véritable forme pour redonner vie aux marionnettes.
Deux ans plus tard, elles se rassemblent, suivent un stage intensif de formation à la manipulation, car elles ne sont pas toutes expertes en cet art, puis elles travaillent, se regroupent tant bien que mal deux jours par ci, trois jours par là durant toute une année, bénévolement, quand elles ne jouent pas pour leur pitance.
Au bout d’un an de travail et de recherches, une certitude s’impose : il leur faut l’aide de quelqu’un pour tout écrire : trop d’idées foutraques, amusantes mais mal ordonnées, de la matière mais pas d’histoire en somme.
Qu’importe, elles présentent tout de même une petite forme de 20 minutes au festival Marionnettissimo 2002 (Muret, Midi Pyrénées), c’est à nouveau le succès et Jean Michel Moutte, un ami de plus, homme de télévision plutôt que de théâtre (le Journal de Moustique, sur Canal +), se propose d’écrire une pièce pour tous ces personnages, bénévolement une fois de plus.
Ils se met rapidement au travail, pond Délit de Façade à une vitesse étonnante, les manipulatrices travaillent dessus, enlèvent ce qui est injouable faute de bras pour servir l’imagination débordante de l’auteur et présentent, finalement, la première véritable version de Délit de façade au festival L’Echappée Belle 2003 (Blanquefort, Aquitaine). Le spectacle fut évidemment un succès.
Ce qui est frappant dans cette petite genèse c’est la spontanéité avec laquelle les protagonistes se sont jetés dans l’aventure, avec plaisir et générosité ; une énergie heureuse qui est à coup sûr le liant qui fait de ce spectacle un moment à ce point jouissif, pour les spectateurs comme pour les manipulateurs.

Aujourd’hui, ces trois ans de lutte joyeuse ont donné naissance à une compagnie qui prépare dors et déjà son prochain projet de spectacle et espère toucher quelques subventions pour pouvoir y travailler convenablement, espérons que le gage de qualité qu’est Délit de Façade leur permettra de convaincre la DRAC et les collectivités territoriales. Quoiqu’il en soit, nous attendons leur prochain spectacle avec impatience.

Mathieu Lecocq